Comme je l’ai dit dans mon précédent article sur Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, c’est la première fois que je lis un auteur japonais, et je n’aurais pas pu mieux tomber. Kafka sur le rivage de Haruki Murakami est une vraie perle, et comme pour ceux qui découvrent une perle dans une huître, j’ai été chanceux.
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Une rencontre presque écrite d’avance
En me promenant, je suis tombé sur une boîte à livres, et ce roman m’a attiré par son titre. Kafka est l’un des auteurs que j’affectionne le plus, ses romans me parlent énormément, alors quand j’ai vu son nom dans le titre d’un livre signé par un auteur totalement différent, je ne pouvais pas passer à côté. C’est peut-être le destin qui m’a mis sur la route de Haruki Murakami, qui sait ?
Une histoire à double voix, entre fugue et mystère
L’histoire est assez banale sur le papier : on y suit un jeune de quinze ans qui fugue de chez son père, en partie pour retrouver sa mère et sa sœur, qui l’ont abandonné quand il avait quatre ans. En miroir de ce jeune homme, on suit un homme d’une soixantaine d’années qui va lui aussi partir sur les routes, pour des raisons bien différentes.
La construction du roman est assez classique : un chapitre sur deux est consacré tour à tour à Kafka Tamura, le jeune de quinze ans, et à Nakata, le vieil homme.
L’histoire prend une tournure fantastique dès le début, avec un étrange incident survenu dans les années 40, pendant la Seconde Guerre mondiale. Une classe d’enfants d’école primaire tombe dans un coma de manière simultanée. Si tous les enfants se réveillent dans les heures qui suivent, sans aucun souvenir des heures écoulées, Nakata, lui, se réveille trois semaines plus tard avec de graves séquelles : il ne sait plus lire ni écrire, et garde un évident retard mental qui l’empêchera, toute sa vie, de réapprendre à lire.
Tout ce que je viens de raconter n’est que le début de l’histoire, il y a énormément à découvrir derrière, n’ayez crainte, aucun spoiler.
Kafka Tamura et Nakata, une dualité magistrale
La dualité entre les deux personnages principaux est très bien amenée. Un jeune homme très intelligent qui fuit le plus loin possible son père, traumatisé par une prédiction qui ressemble davantage à une malédiction qu’à autre chose : « tu coucheras avec ta mère et ta sœur », voilà ce que son père lui a répété pendant des années. Tu m’étonnes que le pauvre Kafka Tamura soit traumatisé à vie.
De son côté, Nakata mène une vie très simple. Il ne sait pas lire ni écrire, ce qu’il rappelle très souvent à qui veut l’entendre, et vit grâce à une pension.
Les deux personnages cherchent ce qu’ils ont perdu : l’un veut retrouver la faculté de réfléchir et de lire, l’autre veut revoir sa mère et sa sœur. Ils vont tous les deux faire des rencontres qui vont changer leur vie à jamais.
Des personnages d’une rare vivacité
La vraie force de Kafka sur le rivage, ce sont ses personnages. Tous veulent en finir avec leur vie, mais tous respirent la vie. C’est la première fois que je lis un roman avec des personnages aussi vivants et réels. Je pouvais presque les voir, les toucher, tellement ils sont palpables.
Nakata, le vieil homme, rencontre sur la route un jeune routier de 25 ans. Tout les oppose, mais leur duo va se révéler d’une extrême richesse, avec des dialogues simples mais profonds qui m’ont beaucoup marqué.
Une absurdité kafkaïenne, mais plus douce
Comme dans les œuvres de Kafka, Haruki Murakami ajoute une dose d’absurdité dans son œuvre. Beaucoup moins vertigineuse, mais tout aussi onirique. Le réel et le rêve se mélangent au point de ne plus pouvoir faire la différence, tout comme le temps lui-même : présent et passé ne font plus qu’un à mesure que l’histoire avance.
Derrière cette absurdité se cache un vrai questionnement sur la vie elle-même, sur les choix qu’on fait et sur notre place dans la société. Ce qui est fascinant, c’est que Murakami va encore plus loin en ajoutant à son récit une véritable analyse de celui-ci. Plusieurs fois, les personnages évoquent eux-mêmes métaphores et allégories, comme s’ils commentaient l’histoire de l’intérieur. J’y vois clairement une volonté de l’auteur de brouiller les pistes sur la manière dont on doit interpréter son texte.
Pour autant, l’auteur n’explique pas tout, il laisse le lecteur se faire sa propre interprétation, sans pour autant laisser l’histoire en suspens : ce roman a une vraie fin. Murakami ne confond pas une interprétation ouverte avec une fin où le lecteur doit lui-même combler les trous, comme le font beaucoup d’auteurs en s’imaginant que c’est le meilleur moyen de nous faire réfléchir. Ici, il nous force à réfléchir par nous-mêmes tout en gardant un vrai fil narratif, et c’est probablement ce qui rend ce roman aussi marquant.
Se reconnecter à l’autre, loin de la mégapole
Il y a une autre lecture que je fais de ce roman, peut-être personnelle, mais qui me semble difficile à ignorer. Tous les personnages ont quelque chose qui leur manque, et vont finir par le trouver chez l’autre, chez l’inconnu, dans une société pourtant devenue très individualiste. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Kafka Tamura, Nakata et les autres quittent tous la mégapole de Tokyo pour se retrouver dans une ville plus petite, plus humaine.
J’y vois une vraie volonté de l’auteur de nous convaincre de nous reconnecter à l’autre, de faire confiance à l’imprévu. Dans un monde qui pousse à l’isolement et au repli sur soi, Kafka sur le rivage semble nous rappeler que c’est justement dans la rencontre, souvent hasardeuse, souvent avec des inconnus qui n’ont rien à voir avec nous, que l’on finit par se retrouver soi-même.
Un roman qui se dévore
Après l’expérience beaucoup plus laborieuse de Cent ans de solitude, Kafka sur le rivage est une vraie bouffée d’air. Un roman que je dévore littéralement, porté par ses personnages inoubliables et son mélange parfait entre onirisme et intrigue. Je vous en reparlerai très certainement une fois le livre terminé.
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