Il y a des annonces qui sonnent comme une évidence et d’autres qui donnent un petit vertige. Celle du 3 septembre 2026 fait clairement partie de la deuxième catégorie. Nvidia a confirmé le rachat de Hugging Face pour 12,93 milliards de dollars. Oui, la plateforme cofondée par des Français, celle que beaucoup de développeurs considèrent comme le cœur battant de l’IA open source, passe dans le giron du plus gros marchand de puces de la planète.
Sur le papier, c’est une belle histoire. C’est le genre de nouvelle qui mérite qu’on s’y attarde un peu plus longtemps qu’un simple tweet de Jensen Huang avec un cœur et un emoji de câlin.
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Hugging Face, c’est quoi au juste
Pour ceux qui ne trainent pas dans les cercles techs, un petit rappel s’impose. Hugging Face a été fondée en 2016, à l’origine comme une appli de chatbot un peu gadget, avant de bifurquer vers ce qui allait devenir bien plus utile : une bibliothèque open source pour manipuler des modèles de traitement du langage. De fil en aiguille, la plateforme est devenue une sorte de GitHub de l’intelligence artificielle. On y héberge plus de 3 millions de modèles, 500 000 jeux de données et 1 million d’applications, utilisés par plus de 18 millions de développeurs, chercheurs et curieux à travers le monde.
Concrètement, si vous avez déjà entendu parler d’un modèle open source, que ce soit Llama, Mistral ou n’importe quel petit modèle spécialisé sorti d’un labo universitaire, il y a de fortes chances qu’il soit passé par Hugging Face à un moment ou un autre. C’est devenu le point de passage incontournable pour quiconque veut publier, tester ou télécharger un modèle sans dépendre exclusivement des géants fermés comme OpenAI ou Google. Une sorte de bien commun numérique, financé jusque là par du capital risque classique, avec des revenus annualisés autour de 150 millions de dollars et une entreprise qui commençait tout juste à s’approcher de la rentabilité.
Autant dire que ce n’est pas rien.

Un rachat qui interroge plus qu’il ne rassure
Le deal se décompose en 11,9 milliards de dollars pour les actionnaires et 1 milliard en actions pour retenir les employés. La clôture est prévue pour le premier semestre 2027. Clément Delangue, cofondateur et patron de Hugging Face, présente ça comme une évidence : plus de puissance de calcul, plus de soutien, plus de visibilité pour continuer à faire grandir l’alternative open source face aux API propriétaires. Jensen Huang, de son côté, a été très rapide à dégainer les éléments de langage rassurants. Hugging Face restera une plateforme ouverte pour tout l’écosystème IA, les développeurs garderont le choix de leurs modèles, de leurs frameworks, de leurs fournisseurs cloud et de leurs plateformes de calcul, et non, il ne sera pas obligatoire de passer par du matériel Nvidia pour développer ou déployer quoi que ce soit.
Sur le fond, on peut comprendre la logique. Nvidia a toujours été un contributeur actif sur la plateforme, avec plus de 500 modèles et 250 jeux de données partagés, et Huang répète depuis des mois que les modèles ouverts renforcent la sécurité, accélèrent l’innovation et permettent à chaque développeur, chaque startup, chaque pays de construire sa propre souveraineté numérique. C’est un discours qu’il tient de manière assez cohérente, et il faut lui reconnaître qu’il a mis de l’argent là où il y a son discours, en investissant massivement dans des alternatives ouvertes justement pour éviter que le secteur ne se retrouve concentré entre quelques mains.
Et c’est finalement lui même qui devient ce qu’il voulait éviter.
Le problème, c’est que Nvidia est déjà partout
Parce qu’il faut le rappeler : Nvidia n’est pas un acteur parmi d’autres dans l’IA. C’est LE fournisseur de puces incontournable, celui sans qui pratiquement aucun entraînement de modèle à grande échelle n’est possible aujourd’hui. Cette position dominante attire déjà l’attention des régulateurs un peu partout dans le monde. Le département de la Justice américain s’inquiète de pratiques qui compliquent le changement de fournisseur et de tarifs préférentiels accordés à des clients exclusifs. L’autorité britannique de la concurrence a pointé le risque que des entreprises contrôlant des intrants critiques pour développer des modèles fondamentaux puissent restreindre l’accès pour se protéger de la concurrence. En France, une enquête a mis en évidence des pratiques qui ressemblent fortement à de la fixation de prix, des restrictions de production et des conditions contractuelles déséquilibrées.
Et voilà que l’entreprise qui contrôle déjà les puces met la main sur la plateforme qui héberge les modèles ouverts censés justement offrir une alternative à cette dépendance. Nvidia attaque ici non pas un acteur d’intelligence artificielle ouvert mais l’hébergeur du monde de l’open source.
Le vrai souci ici, c’est que les promesses de Huang, aussi sincères soient elles au moment où il les formule, ne valent que ce que vaut sa bonne volonté. Rien n’empêche structurellement Nvidia de changer les règles du jeu dans deux, trois ou cinq ans, une fois que l’écosystème se sera un peu plus habitué à sa présence. On a vu ce schéma se répéter suffisamment de fois dans la tech pour ne pas être totalement naïf. Un discours d’ouverture au moment du rachat, puis un resserrement progressif une fois la position bien installée. Ce n’est pas un procès d’intention, c’est juste une observation de comment ces situations ont tendance à évoluer historiquement.
Et il y a aussi cette histoire de financement circulaire
Ce rachat ne tombe pas du ciel isolé de tout contexte. Il s’inscrit dans une dynamique plus large qui inquiète de plus en plus d’économistes : celle du financement circulaire dans l’IA. Le principe est simple à comprendre une fois qu’on le pose clairement. Nvidia vend des puces à des entreprises comme OpenAI, tout en investissant massivement dans ces mêmes entreprises, qui utilisent ensuite cet argent pour… racheter des puces Nvidia. Des discussions ont ainsi émergé autour d’un possible engagement de Nvidia à garantir jusqu’à 250 milliards de dollars de financement pour un projet de data center d’OpenAI dans l’Ohio, en parallèle du financement par OpenAI de l’achat de 350 milliards de dollars de puces Nvidia.
Le résumé qu’en font certains observateurs est assez parlant : tu m’achètes, je t’investis, et tout va bien tant que personne n’a de problème, sauf que le jour où l’un des deux trébuche, c’est toute la chaîne qui vacille. Ce genre de montage a d’ailleurs déjà fait bouger les marchés, avec une hausse notable du prix des credit default swaps sur la dette de Nvidia, signe que les investisseurs commencent sérieusement à se poser des questions sur le risque systémique caché derrière ces arrangements croisés.
Dans ce contexte, un rachat de plus qui renforce encore le contrôle de Nvidia sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA, du silicium jusqu’à la plateforme de distribution des modèles, ça ne devrait pas juste passer comme une bonne nouvelle pour les développeurs. Ça devrait, au minimum, poser question.
Le paradoxe de la souveraineté
Ce qui rend la situation encore plus inconfortable, c’est ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de la souveraineté. Des pays et des blocs entiers, l’Europe avec son projet d’Eurostack, le Royaume-Uni avec ses propres initiatives IA, les États-Unis avec leur plan d’action sur l’IA, cherchent à construire une forme d’indépendance technologique. Sauf que tous, sans exception, restent structurellement dépendants de la technologie Nvidia pour y arriver. Cette dépendance crée une forme d’inertie chez les régulateurs eux mêmes, qui hésitent à sévir trop fort contre une entreprise dont ils ont, en pratique, besoin pour mener à bien leurs propres ambitions technologiques.
C’est un peu le serpent qui se mord la queue. On veut se libérer de la dépendance à un acteur, mais cet acteur est devenu tellement central qu’on ne peut plus vraiment s’en passer sans se tirer une balle dans le pied à court terme. Et pendant ce temps là, cet acteur continue tranquillement d’étendre son emprise, rachat après rachat, investissement après investissement.
Alors, faut-il s’inquiéter
Je pense que oui, un peu plus sérieusement que ce que le ton des communiqués officiels laisse entendre. Le discours de Jensen Huang sur les modèles ouverts est cohérent depuis des années, et je ne pense pas qu’il soit fondamentalement de mauvaise foi quand il parle de vouloir éviter une concentration excessive du secteur entre quelques mains. Mais l’histoire de la tech nous apprend qu’une intention affichée, même sincère, ne suffit jamais à garantir un résultat sur le long terme, surtout quand les intérêts économiques finissent par prendre le dessus.
Ce rachat place Nvidia exactement dans le rôle que son propre patron dit vouloir éviter de voir émerger dans le secteur. Ajoutez à ça les inquiétudes bien réelles sur le financement circulaire entre les géants de la tech et vous obtenez un cocktail qui mérite clairement plus d’attention que quelques lignes rassurantes accompagnées d’un cœur rouge sur les réseaux sociaux.
La question n’est plus vraiment de savoir si Nvidia va tenir ses promesses demain. C’est de savoir ce qui se passera le jour où tenir ces promesses ne sera plus dans son intérêt.
Sources
- Nvidia confirms it will buy Hugging Face for $12.9 billion (TechCrunch)
- NVIDIA to Acquire Hugging Face (blog officiel Nvidia)
- Nvidia Agrees to $13 Billion Deal for AI Platform Hugging Face (Bloomberg)
- Nvidia reignites « circular » AI concerns as it weighs OpenAI financing guarantee (Axios)
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