Le monde du streaming français vient de traverser un petit séisme. Ce qui n’était au départ qu’une annonce enthousiaste sur Twitch s’est transformé en une polémique nationale, aboutissant à l’éviction immédiate de la streameuse Ultia d’une commission du CNC (Centre National du Cinéma et de l’image animée).

Affaire Ultia & CNC

L’étincelle : Un clip qui met le feu aux poudres

Tout commence par une vidéo relayée sur X par le compte « Twitch Gauchiste ». On y voit Ultia annoncer son intégration au jury de CNC Talent. Ses propos sur sa future méthode de sélection ont immédiatement fait réagir :

« Si demain Rivenzi il poste un projet […], c’est évident que je vais être en mode : “Prends ta thune du CNC !” […] Si c’est un projet proposé délibérément par quelqu’un d’extrême droite, désolé, ben non. »

L’indignation a été immédiate. Le CNC gérant de l’argent public, ses jurés sont soumis à des principes stricts de neutralité et d’impartialité. En affichant son intention de favoriser ses amis et d’écarter des dossiers sur une base idéologique, Ultia a brisé la confiance nécessaire à sa fonction. Le CNC a tranché : éviction avec effet immédiat.


Le CNC : Le « banquier » de la culture française

Le Centre National du Cinéma et de l’image animée (CNC) est un établissement public placé sous l’autorité du ministère de la Culture. Son rôle est triple : réglementer, soutenir et promouvoir l’économie du cinéma, de l’audiovisuel et du numérique en France.

Voici ce qu’il faut retenir pour comprendre la polémique :

  • Le fonds « CNC Talent » : Créé en 2017 pour s’adapter aux nouveaux usages, ce fonds est spécifiquement dédié aux créateurs de contenus sur Internet (YouTube, Twitch, Instagram, etc.). Il distribue des aides financières pour l’écriture ou la production de vidéos originales.
  • Un financement public : Bien que le budget du CNC provienne de taxes spécifiques (sur les billets de cinéma, les services de streaming ou la publicité TV), il s’agit d’argent public. À ce titre, sa gestion est soumise à des règles strictes de transparence et de neutralité.
  • Les commissions de jurés : Pour décider à qui attribuer ces aides, le CNC fait appel à des professionnels du milieu (producteurs, auteurs, mais aussi streameurs comme Ultia ou Modiie). Ces jurés ont un devoir d’impartialité : ils doivent juger la qualité artistique et technique d’un projet, et non l’affinité personnelle ou l’orientation politique du créateur.

L’effet domino : Modiie et la question de l’entre-soi

L’affaire ne s’est pas arrêtée là. En volant au secours de son amie, la streameuse Modiie s’est retrouvée, elle aussi, sous le feu des critiques par ricochet. Membre du jury du CNC et chroniqueuse pour le média Blast, Modiie incarne pour ses détracteurs ce « petit monde » où les rôles s’entremêlent.

Plusieurs points ont cristallisé les tensions :

  1. Le conflit d’intérêts : Le média Blast, où elle travaille, a bénéficié de financements du CNC. Cette double casquette (jurée d’un côté, bénéficiaire potentielle via son employeur de l’autre) interroge sur la porosité entre ceux qui donnent l’argent et ceux qui le reçoivent.
  2. Le coût des projets : La polémique a exhumé un financement de 30 000 € accordé à Modiie par le CNC pour un projet de lecture de travaux scientifiques en direct sur Twitch.
  3. Le calcul qui fâche : Le CNC ne pouvant financer que 50 % maximum d’un projet, cela signifie que le coût total de cette « lecture de documents » a été estimé à 60 000 €. Un montant jugé disproportionné par de nombreux internautes pour un contenu basé sur des documents souvent en accès libre et nécessitant une infrastructure technique légère.

Un système à bout de souffle ?

Si Modiie assume ses liens et les financements reçus, l’accumulation de ces détails renforce l’idée d’un microcosme fermé. Pour les critiques, le problème n’est plus seulement la « maladresse » d’Ultia, mais un système de cooptation où une poignée de créateurs, partageant les mêmes cercles sociaux et politiques, se partageraient les mannes de l’État.

La défense des deux streameuses repose sur la transparence : elles ne cachent rien. Mais sur les réseaux sociaux, cette transparence est perçue comme de la déconnexion, voire de l’arrogance face à d’autres créateurs qui peinent à obtenir la moindre aide.


Ma conclusion : Entre sanction nécessaire et défense de l’exception française

Pour ma part, la décision du CNC de se séparer d’Ultia me semble non seulement normale, mais saine. Même s’il faut préciser, pour être tout à fait juste, qu’elle n’avait pas encore eu l’occasion de siéger concrètement au sein du jury, ses déclarations publiques rendaient sa présence impossible. On ne peut pas prétendre gérer de l’argent public en annonçant d’avance que l’on favorisera ses proches et que l’on exercera une censure idéologique.

Cependant, attention à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Si certains internautes profitent de cette polémique pour réclamer le démantèlement pur et simple du CNC, cela me semble être un délire complet.

Le financement de la culture est une exception française précieuse qu’il faut continuer à défendre. C’est grâce à ces mécanismes que des projets audacieux, qui n’auraient aucune chance face aux seuls algorithmes des plateformes privées, peuvent voir le jour.

Le véritable enjeu n’est pas de supprimer le CNC, mais d’exiger :

  • Une transparence totale sur l’attribution des fonds et les budgets validés.
  • Une réelle pluralité d’opinions au sein des commissions pour éviter l’entre-soi.
  • Un cadre déontologique strict pour les jurés, afin que le talent reste le seul critère de sélection.

L’affaire Ultia doit servir de leçon : la confiance du public envers nos institutions culturelles est fragile. À nous, et aux créateurs, de veiller à ce qu’elle ne soit pas sacrifiée sur l’autel du copinage.

Et vous ? Pensez-vous que le lien entre jurés, médias et financements est inévitable dans un milieu aussi petit, ou faut-il une réforme profonde des commissions du CNC ?


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