975 millions de dollars. Relis bien : 975 millions. C’est le montant que Khaby Lame vient d’empocher pour céde 51% sa société Step Distinctive Limited à Rich Sparkle Holdings. En échange, le tiktoker le plus suivi au monde (160 millions d’abonnés) autorise l’utilisation de son image, de sa voix et même la création d’un clone IA de sa personne pour une durée de trois ans. Pour un mec qui se filmait en train de se foutre de la tronche des vidéos de life hack sur TikTok suite a son licenciement pendant la pandémie du COVID-19 en 2020, c’est pas mal.

Pendant ce temps, toi avec ou sans diplôme, tu te demandes pourquoi ta fiche de paie affiche péniblement 2 000 euros nets. Bienvenue dans la quatrième dimension.


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L’économie de l’attention a remplacé l’économie du travail

Khaby Lame n’a jamais prononcé un mot dans ses vidéos. Zéro. Son truc ? Regarder la caméra d’un air désabusé en faisant les choses simplement, histoire de se foutre de la gueule des life hacks débiles qui pullulent sur TikTok. C’est tout. Et ça lui a rapporté près d’un milliard de dollars.

Pour contextualiser : le salaire médian d’un jeune diplômé du supérieur en France tourne autour de 2 000 euros par mois. Sur une vie entière de travail (40 ans), ça fait environ 960 000 euros. Un jeune diplômé devra donc bosser 1000 vies pour espérer gagner ce que Khaby Lame a touché en six ans de vidéos sur TikTok.

Rich Sparkle Holdings obtient 36 mois de droits exclusifs mondiaux sur la marque Khaby Lame, avec un potentiel estimé à plus de 4 milliards de dollars de ventes annuelles. On ne parle plus de salaire ou de compétences. On parle de capital attentionnel. Ta capacité à capter l’attention vaut désormais infiniment plus que tes années d’études ou ton expertise.

Et c’est là que ça devient violent pour ma génération : on nous a vendu l’histoire que le travail payait. Que l’école servait à quelque chose. Que les diplômes ouvraient des portes. Sauf qu’on se retrouve face à une réalité complètement différente.

Pourquoi les jeunes ne croient plus au « travaille dur et tu réussiras »

Je suis né dans les années 90. Toute mon enfance, on m’a répété le même mantra : travaille bien à l’école, choisis un bon métier, et tu auras une vie plus confortable que tes parents. C’était le deal implicite de la méritocratie.

Sauf que ce mythe s’est effondré sous nos yeux.

En 2025, le taux d’emploi des jeunes diplômés est de 80%, en baisse de plus de 10 points par rapport à 2023. Même avec un diplôme, trouver un job devient galère. Et quand tu trouves, les chiffres donnent le vertige : la rémunération moyenne des jeunes diplômés d’écoles de management atteint 41 103 euros bruts annuels, soit environ 3 400 euros bruts par mois. Pour les ingénieurs, c’est légèrement moins.

Maintenant, compare ça aux revenus d’un influenceur. Même pas besoin d’aller chercher les Khaby Lame de ce monde. Un micro-influenceur sur Instagram avec moins de 20 000 abonnés peut facturer entre 100 et 500 euros par post sponsorisé. Trois posts par semaine, et tu arrives déjà à 1 200-6 000 euros par mois. Pour poster des photos de ta vie.

Le problème, c’est que ces exemples sont partout. Squeezie qui organise une course de F4 à 1,5 million d’euros de budget. Lena Situation invitée au festival de Cannes en robe de créateur. Des gens qui vivent des vies de luxe, voyagent aux quatre coins du monde, et gagnent en un mois ce qu’un cadre diplômé mettra un an à accumuler.

Et pendant ce temps, on nous culpabilise.

On nous dit que « les jeunes ne veulent plus travailler ». Mais je les comprends parfaitement. Pourquoi irais-je m’user 40 heures par semaine dans un bureau pour gagner 2 000 euros quand certains gagnent 1000 fois plus en faisant des danses sur TikTok ? Pourquoi m’imposer un réveil à 7h tous les matins quand d’autres se lèvent à midi après une soirée à 10 000 euros la table ?

Le pire dans tout ça ? L’hypocrisie écologique. On nous matraque de slogans pour nous culpabiliser de prendre l’avion une fois par an pour aller voir la famille. Pendant ce temps, des influenceurs multiplient les voyages sponsorisés à Dubaï, Bali, New York. Zéro conséquences, zéro remise en question. Juste du contenu et des likes.

Vivre à « chomageland » : quand le futur ne fait plus rêver

Le rêve de tous les adolescents aujourd’hui, c’est de vivre comme leur star d’internet préférée. Comment leur en vouloir quand le futur qu’on leur propose est aussi glauque ?

D’un côté, la guerre. De l’autre, la fin du monde climatique. Entre les deux, un marché du travail de plus en plus tendu, des salaires qui stagnent, un pouvoir d’achat qui se délite, et la promesse d’une retraite à 67 ans qu’on ne touchera probablement jamais.

Bonne chance.

Le travail ne fait plus rêver parce qu’il ne tient plus ses promesses. L’école non plus. On nous a dit d’étudier pour avoir un meilleur avenir. Mais cet avenir, on ne le voit nulle part.

Le nouveau système de classes sociales

Ce qui me frappe le plus dans cette histoire, c’est qu’on a créé une nouvelle aristocratie.

Avant, l’aristocratie était héréditaire : tu naissais noble ou roturier. Ensuite, on est passé à une méritocratie (en théorie) : tu pouvais grimper l’échelle sociale par le travail et l’éducation. Aujourd’hui, on a inventé l’attentiocratie : ce qui compte, c’est ta capacité à capter l’attention.

Et le pire ? Cette attention se monétise de manière complètement déconnectée de toute utilité sociale réelle. Khaby Lame a touché 975 millions pour autoriser la création d’un clone IA de lui-même. Pas pour guérir le cancer. Pas pour résoudre la crise climatique. Juste pour que des marques puissent vendre plus de produits en utilisant son visage.

On a élevé au rang de stars des personnes dont le talent principal est de… nous vendre de la merde, pardon pour mon anglais. Des produits qu’on n’a pas besoin d’acheter, des modes de vie inatteignables, du rêve en boîte. Et on s’étonne que les jeunes soient désabusés ?

Je ne blâme pas Khaby Lame. Franchement, bravo à lui d’avoir réussi à sortir de la précarité. C’est le système que je questionne. Un système où un mec qui tourne des cuillères peut gagner un milliard pendant qu’un chercheur en oncologie lutte pour financer ses recherches. Un système où une danseuse TikTok gagne plus qu’une infirmière qui sauve des vies tous les jours.

Alors, on fait quoi ?

Je n’ai pas de solution miracle. Je ne vais pas te dire de « suivre ta passion » ou de « croire en tes rêves ». Ces phrases ne paient pas le loyer.

Ce que je constate, c’est qu’on vit une époque bizarre où les règles ont changé sans qu’on nous prévienne. Le diplôme ne garantit plus rien. Le travail ne mène plus forcément à la sécurité financière. Et pendant ce temps, certains gagnent des fortunes en faisant des grimaces devant une caméra.

Est-ce que c’est juste ? Non. Est-ce que c’est logique ? Pas vraiment. Est-ce que ça va changer bientôt ? J’en doute.

En attendant, on survit. On essaie de trouver du sens là où on peut. Et on regarde Khaby Lame empocher 975 millions en se disant qu’on aimerait bien, nous aussi, vivre dans ce monde parallèle où tout est si simple.

Mais bon, au moins les personnes qui ont des diplômes auront décorations a mettre au mur.


Cet article n’est pas une critique de Khaby Lame personnellement, mais une réflexion sur le système économique qui permet qu’un créateur de contenu gagne en quelques années ce que des milliers de travailleurs ne gagneront jamais en une vie. La vraie question n’est pas « pourquoi lui gagne autant ? », mais « pourquoi nous gagnons si peu ? ».


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