La Maison des feuilles (House of Leaves) de Mark Z. Danielewski est bien plus qu’un simple roman : c’est un OVNI littéraire, ou plutôt un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié), qui révolutionne tant la forme que le fond de la littérature contemporaine. Publié en 2000 chez Panthéon Books après 32 refus d’éditeurs, ce pavé de 752 pages continue de fasciner et diviser les lecteurs deux décennies après sa parution.
Note de lecture : Cette critique est basée sur ma lecture de mai 2024. Même après deux ans, certaines scènes restent gravées dans ma mémoire. Preuve de la puissance de cette œuvre unique.
Table des matières

L’histoire fascinante d’une publication underground devenue culte
De l’auto-publication à la consécration
Après 32 refus d’éditeurs, Danielewski a commencé à publier des extraits sur Internet dans les années 1990, une démarche avant-gardiste pour l’époque. Ces pages ont connu un succès souterrain dans les milieux underground, suffisamment pour convaincre l’éditeur Pantheon de publier le roman complet en 2000.
L’auteur aurait mis 12 ans à écrire cette œuvre monumentale, un investissement qui se ressent dans chaque détail de ce livre hors norme. En France, le roman est paru en 2002 chez Denoël, puis en 2022 chez Monsieur Toussaint Louverture dans une traduction de Christophe Claro, qui a reçu le prix Maurice-Edgar Coindreau pour ce travail exceptionnel.
L’édition Monsieur Toussaint Louverture (2022)
L’édition remastérisée couleurs publiée par Monsieur Toussaint Louverture représente un travail éditorial remarquable. L’éditeur a respecté chaque détail, chaque énigme, chaque piège de l’œuvre originale, créant ainsi la version française la plus fidèle possible.
Où Acheter : Amazon ou dans votre librairie de quartier.
Pages : 752
Prix : environ 30 €
Synopsis : Une structure narrative en poupées russes
Les trois niveaux de récit
Dans La Maison des feuilles, nous suivons Johnny Errand, tatoueur à Los Angeles, qui cherche un appartement. Sur conseil d’un ami, il se rend chez Zampanò, un vieil homme récemment décédé, où il découvre un manuscrit mystérieux.
Ce manuscrit ressemble à une thèse académique sur un documentaire appelé le Navidson Record, réalisé par Will Navidson. Ce film raconte l’histoire troublante d’une famille qui emménage dans une maison aux propriétés impossibles : elle est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Les personnages principaux
- Will Navidson : Photoreporter lauréat du prix Pulitzer qui documente les mystères de sa maison
- Karen Navidson : Son épouse, dont la relation conjugale est mise à l’épreuve
- Zampanò : Vieil homme aveugle obsédé par l’analyse du Navidson Record
- Johnny Errand : Narrateur instable qui édite et annote le manuscrit de Zampanò
L’exploration de l’abîme : Analyse du Navidson Record
Un couloir vers l’inconnu
Will Navidson, ancien photoreporter, découvre l’apparition mystérieuse d’un couloir sombre et froid dans sa nouvelle maison. En explorateur obsessionnel, il décide de filmer son investigation. Plus il s’enfonce, plus l’immensité du lieu se révèle : le couloir mène à d’autres couloirs, qui donnent sur des pièces aux hauteurs incommensurables.
La description de ces espaces évoque inévitablement l’univers de H.P. Lovecraft, avec son architecture impossible et son horreur cosmique.
La descente dans la folie
Parallèlement, Johnny Errand, qui suit l’aventure de Will uniquement via le manuscrit de Zampanò, sombre progressivement dans la paranoïa et la folie. Cette double descente, physique pour Will, mentale pour Johnny constitue le cœur thématique du roman.
Ce qui rend La Maison des feuilles unique : Une mise en page révolutionnaire
Une typographie au service du récit
Les trois histoires, celle de Johnny, de Zampanò et des Navidson, se superposent et débordent les unes sur les autres par un système complexe de notes de bas de page qui deviennent parfois des pages entières.
Caractéristiques typographiques uniques :
- Le mot « maison » apparaît toujours en bleu
- Certaines pages contiennent un seul mot au centre d’un espace blanc
- La disposition du texte épouse l’architecture labyrinthique de la maison
- Des pages presque vides alternent avec des pages ultra-densifiées


Thèmes principaux : Dépression, angoisse et labyrinthe mental
La maison comme allégorie de la dépression
La Maison des feuilles explore des thèmes universels : la peur de l’inconnu, le traumatisme, et la fragilité de la réalité. Le lieu sombre et froid constitue une allégorie à peine voilée de la dépression, tandis que son architecture labyrinthique évoque la mentalité d’une personne qui s’enfonce dans la noirceur.
Il est beaucoup plus facile d’entrer dans le labyrinthe que d’en sortir, à l’image de Will, inexplicablement attiré par ce couloir jusqu’à mettre son couple et sa famille en danger. Le format même du roman reprend cette architecture pour nous faire ressentir l’isolement mental dans lequel s’enferment les personnages.
Les chapitres sont pensés comme des labyrinthes : on croit se perdre dans les dédales du texte, puis on retrouve une sortie, puis non, c’était une impasse. Tout est bien construit, imbriqué et je n’ai pas vu d’incohérence.
Une expérience de lecture immersive
C’est une expérience très personnelle, très intime, qui force à regarder ses propres démons intérieurs. Le roman ne se contente pas de raconter une histoire. Il transforme le lecteur en explorateur de ses propres abîmes psychologiques.
J’ai particulièrement apprécié la partie sur la maison elle-même : l’exploration de cet endroit sombre, inquiétant mais irrésistible constitue le cœur du roman. L’architecture impossible, les descriptions lovecraftiennes, l’angoisse croissante, tout contribue à créer une atmosphère unique en littérature.
La partie consacrée à Johnny m’a semblé moins aboutie. Bien que le côté psychologique soit bien traité, son personnage manque de profondeur comparé à la richesse des autres niveaux narratifs.
Je serai honnête : ce roman divise radicalement. Soit vous l’aimez, soit vous le détestez. Pour ma part, je suis ressorti de cette lecture avec énormément de questions. Et encore aujourd’hui, après deux ans, certaines scènes me hantent. C’est peut-être là le signe d’une grande œuvre littéraire.
L’héritage de La Maison des feuilles : Influence sur la SCP Foundation
Une inspiration majeure pour l’univers SCP
La Maison des feuilles a exercé une influence considérable sur la culture internet, notamment sur la SCP Foundation, ce projet collaboratif d’écriture lancé en 2008. Pour ceux qui ne connaissent pas, la SCP Foundation est un univers fictif où une organisation secrète documente et confine des objets, entités et phénomènes paranormaux sous forme de rapports scientifiques.
L’influence du roman de Danielewski sur cet univers a été confirmée par plusieurs créateurs de la communauté SCP. Comme le souligne un membre : la Maison des feuilles a été une grande inspiration pour pas mal de concepts de la SCP.
Comment aborder La Maison des feuilles
Deux approches possibles
1. Lecture linéaire simplifiée
Suivez l’histoire principale d’une traite sans lire les notes de bas de page, puis consultez-les à la fin. Cette approche facilite la compréhension narrative mais diminue l’expérience immersive.
2. Lecture complète recommandée (mon choix)
Lisez tout d’un coup avec les allers-retours constants dans les annexes pour comprendre toutes les références. C’est plus compliqué à suivre et physiquement exigeant (le livre pèse près d’un kilo !), mais c’est la meilleure façon de parcourir le récit que l’auteur a imaginé.
Conclusion : Pour qui est La Maison des feuilles ?
La Maison des feuilles n’est certainement pas pour tout le monde. C’est une œuvre exigeante qui demande un investissement total du lecteur. Mais pour ceux qui osent s’aventurer dans ses couloirs labyrinthiques, elle offre une expérience littéraire inoubliable.
Ce roman conviendra particulièrement aux lecteurs qui :
- Aiment les expérimentations littéraires audacieuses
- Apprécient l’horreur psychologique et atmosphérique
- Recherchent des lectures qui marquent durablement
- N’ont pas peur de la complexité narrative
Recommandation finale
Note : 4/5
Un chef-d’œuvre imparfait mais absolument unique qui mérite sa place dans toute bibliothèque d’amateur de littérature contemporaine ambitieuse. Une expérience de lecture que vous n’oublierez jamais.
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