J’ai appris le dessin en 2019. Aujourd’hui, je me demande si j’ai encore un avenir dans ce métier. Et l’IA n’arrange pas les choses.
Table des matières
Ma reconversion (ratée)

J’ai découvert le dessin en 2019 et commencé mon apprentissage en autodidacte pour une reconversion professionnelle, après mon rapide passage en tant que gérant d’une boutique en ligne (oui, j’ai fait beaucoup de choses complètement différentes).
J’ai commencé à apprendre sur papier, puis je suis vite passé sur tablette graphique. J’avais déjà de bonnes bases sur Photoshop, ça m’a aidé à me concentrer uniquement sur la partie technique du dessin. Des milliers d’heures à étudier l’anatomie, la perspective, la couleur, la composition. J’ai documenté ce parcours dans un autre article.
Mon objectif ? Devenir concept artist. Travailler dans le jeu vidéo, le cinéma, créer des personnages et des univers visuels.
Le problème ? Je n’ai jamais travaillé dans l’industrie. Depuis 2023, je cherche activement mon premier emploi dans le secteur. Structurer mon portfolio, envoyer des dizaines de CV, restructurer mon portfolio et à nouveau envoyer des dizaines de CV et lettres de motivation… pour un résultat très médiocre.
J’ai aussi dû augmenter ma visibilité sur internet, notamment sur les réseaux sociaux, ce qui m’a conduit à une sorte de « blues » dû à la course aux likes, la comparaison permanente avec les autres artistes.
Parce qu’entre-temps, l’IA générative est arrivée. ChatGPT, DALL-E, Midjourney, et maintenant SORA. Ces derniers mois, je vois la situation s’accélérer avec leur utilisation massive dans les entreprises, et pas seulement dans l’industrie du jeu vidéo.
Soyons honnête : le fait que je ne trouve pas d’emploi ne vient pas uniquement de l’intelligence artificielle, et j’en suis conscient. Le manque d’expérience est un frein pour beaucoup d’entreprises. Mais c’est précisément ici que l’IA fait le plus mal : elle ferme la porte aux juniors avant même qu’ils n’aient eu leur chance.
Un constat brutal : j’ai passé 5 ans à apprendre un métier pour au final voir tous mes efforts réduits à néant par une déshumanisation du secteur.
L’industrie de l’art est déjà un secteur très saturé, avec beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Rajouter les intelligences artificielles à l’équation me fait perdre tout espoir dans la réussite de ma « carrière ».
L’IA est LE coup de grâce, tant pour ma situation personnelle que pour le monde du jeu vidéo et du cinéma.
- Les offres d’emploi demandent désormais « maîtrise des outils IA »
- Les freelances perdent des commandes au profit de prompts générés en 30 secondes
- Les studios intègrent l’IA dans leur pipeline de production
- Les grandes entreprises comme EA testent déjà massivement l’IA
Toutes les réponses que je me donne sont pessimistes. De plus en plus, j’ose réfléchir soit à l’abandon de mon désir d’être concept artist, soit à partir vers d’autres alternatives.
Mais avant de prendre cette décision, j’ai voulu comprendre : est-ce vraiment la fin ? Ou existe-t-il une voie de sortie ?

Le précédent historique : quand la photographie a « tué » la peinture
Cette situation n’est pas nouvelle. L’histoire de l’art a déjà connu ce bouleversement.
1839 : invention de la photographie. Les peintres réalistes sont en panique. Leur métier est menacé.
Paul Delaroche, peintre français, prononce sa célèbre phrase : « À partir d’aujourd’hui, la peinture est morte ! »
D’autres résistent. Ingres signe une pétition en 1862 contre « toute assimilation de la photographie à de l’art ».
Mais entre ces deux extrêmes, une troisième voie émerge :
Les pragmatiques comme Mucha utilisent la photo comme outil de référence plutôt que d’imposer de longues séances de pose à leurs modèles.
Et surtout : la photographie libère la peinture. Pourquoi reproduire fidèlement la réalité quand un appareil le fait mieux et plus vite ?
La réponse a été fulgurante : impressionnisme, cubisme, fauvisme, surréalisme… En moins de 50 ans, l’art a connu plus de révolutions qu’en plusieurs siècles.
La photographie n’a pas tué la peinture. Elle l’a transformée. Obligée à se réinventer.
La question aujourd’hui : l’IA va-t-elle provoquer la même révolution ? Ou est-ce différent ?

L’IA n’est pas la photographie : pourquoi cette fois, c’est plus complexe
L’IA nous est vendue comme un outil. Une opportunité. Un gain de productivité.
Mais les enjeux dépassent largement ceux de la photographie en 1839.
Le vol de contenu à échelle industrielle
Les intelligences artificielles sont entraînées sur des millions d’œuvres d’artistes contemporains. Sans consentement. Sans rémunération.
Ce n’est pas un « progrès technique ». C’est le plus grand braquage de propriété intellectuelle de l’histoire.
De nombreux artistes signent des pétitions, portent plainte. Mais face aux géants de la tech et leurs milliards de dollars, les recours semblent dérisoires.
La dévalorisation du travail artistique
Une image générée par IA prend 30 secondes. Une illustration travaillée prend 30 heures.
Le problème ? Pour beaucoup de clients, « assez bon » suffit. Et « assez bon » coûte désormais presque rien.
Les tarifs s’effondrent. Les commandes disparaissent. Les juniors ne trouvent plus de premier emploi.
L’invasion numérique est déjà là
Les chiffres donnent le vertige :
- Selon Graphit, près de 52 % du contenu sur internet provient d’une IA
- Certains experts estiment que 90 % du contenu web en 2026 pourrait être généré par IA
Pinterest est devenu inutilisable : la moitié des résultats sont générés par IA. Impossible de distinguer l’humain de la machine.
Les modèles s’améliorent à vitesse folle : SORA d’OpenAI imite maintenant le style du Studio Ghibli de manière bluffante.
Conséquence personnelle : J’ai été accusé plusieurs fois d’utiliser l’IA dans mes créations.
Un peu comme Jan van Beers, peintre belge du XIXe siècle accusé d’utiliser la photographie, ce qui faillit détruire sa carrière avant qu’on ne reconnaisse son talent.
L’histoire se répète, décidément.
La piste que j’explore : le retour aux arts traditionnels
Face à cette invasion numérique, je vois émerger un mouvement parallèle. Deux phénomènes qui pourraient bien se rejoindre.
Un mouvement déjà en marche
Le retour aux sources était là avant l’IA.
Les néo-ruraux abandonnent des métiers bien payés pour devenir boulangers, agriculteurs, ébénistes. Sur les réseaux sociaux, le fait main explose : poterie, crochet, broderie, aquarelle…
Les chiffres parlent : selon une étude OpinionWay de 2023, 37 % des salariés français envisageaient une reconversion vers un métier manuel ou artisanal. En majorité ? Les moins de 35 ans.
Pourquoi ce mouvement ?
- La saturation d’écrans dans notre quotidien
- Le manque de sens de certains emplois
- La quête d’authenticité et de matérialité
Et ce, avant même l’arrivée massive de l’IA.
Ce que l’IA ne pourra jamais faire
L’art traditionnel possède quelque chose que l’IA ne pourra jamais reproduire :
L’imperfection devient une force.
Les coups de pinceau hésitants, les traits qui tremblent légèrement, les repentirs visibles… Tout ce qui était considéré comme des défauts devient la signature de l’humain. La preuve tangible qu’une vraie personne a créé cette œuvre.
L’unicité et la rareté.
Une toile peinte à la main est unique. Une image générée par IA peut être copiée à l’infini, déclinée en milliers de variations en quelques clics.
La matérialité.
On peut toucher une sculpture, sentir la texture d’une peinture à l’huile, voir les reliefs du papier aquarelle. L’IA génère des pixels. Le physique génère du réel.
Le paradoxe du numérique
L’art numérique devient de plus en plus déprécié (osons le terme : cheap) face à l’art traditionnel qui, lui, n’a jamais perdu son côté « premium ».
La question brutale : pourquoi travailler pendant des années à bâtir des œuvres numériques remarquables quand demain il sera aisé d’en faire d’innombrables copies générées par IA ?
Le grand public a déjà prouvé à maintes reprises son peu d’égard pour la qualité. Le « assez bon » généré en 30 secondes remplace déjà « l’excellent » créé en 30 heures.
Mon pari (incertain) pour l’avenir
Je vois l’art physique devenir à terme le refuge de nombreux artistes.
Non pas par nostalgie, mais par nécessité stratégique.
Mon scénario probable :
- Art numérique de masse → accessible, « jetable », généré par IA
- Art physique « premium » → rare, recherché, créé par des humains
Le public, noyé sous des milliards d’images générées par IA, sera en quête de « personnalité » et d’authenticité. Le fait main redeviendra le luxe ultime.
Comme en 1839 avec la photographie, cette contrainte pourrait libérer la créativité.
L’IA va peut-être forcer les artistes à se poser LA question : quelle est ma valeur unique ? Qu’est-ce que je peux faire que la machine ne peut pas ?
Les artistes vont explorer ce que le numérique ne peut pas offrir : la matière, le geste, l’imperfection.

Et moi dans tout ça ?
La réponse honnête ? Je ne sais pas encore.
Plusieurs options s’offrent à moi :
Option 1 : L’hybridation
Utiliser l’IA dans mon process ? Pourquoi pas, je ne suis pas contre cette idée, mais il y a encore un frein en moi qui me bloque. Peut-être le fait d’avoir passé des années à apprendre pour voir un algorithme faire la même chose plus rapidement, et parfois en mieux.
Option 2 : Le pivot vers le traditionnel
Apprendre l’aquarelle, l’huile, la sculpture. À 33 ans, je ne pense pas avoir encore la patience pour repartir de zéro une nouvelle fois. Et combien d’années avant d’atteindre un niveau professionnel ?
Option 3 : La reconversion
Abandonner le concept art. Pivoter vers la direction artistique pure ? L’enseignement ? Ou carrément changer de métier ?
Option 4 : Continuer et espérer
Parier que l’industrie trouvera un équilibre. Que les régulations arriveront. Que le marché valorisera à nouveau le travail humain.
Pour l’instant, toutes mes réflexions aboutissent au pessimisme.
Mais je refuse de prendre une décision dans la panique. Pour tout vous avouer, ça fait 2 mois que je ne dessine plus. Le moral est reparti dans les chaussettes et les différentes news qui tombent chaque jour ne me poussent pas à continuer.
Conclusion : la vraie question
L’histoire nous l’a montré : les ruptures technologiques ne tuent pas l’art, elles le transforment.
La photographie n’a pas tué la peinture. Elle l’a libérée.
Peut-être que l’IA fera de même. Peut-être qu’elle forcera l’art digital à se réinventer, à trouver ce qui le rend irremplaçable.
Ou peut-être que je me trompe. Peut-être que dans 10 ans, le concept art tel que je l’ai appris n’existera plus.
La vraie question n’est plus « L’IA va-t-elle remplacer les artistes ? »
La vraie question est : « Quelle est la valeur unique que MOI, en tant qu’humain, je peux apporter ? »
Pour certains, la réponse sera dans l’hybridation (utiliser l’IA comme outil).
Pour d’autres, ce sera dans le retour au physique, à la matière, à l’imperfection humaine.
Ce qui est sûr : un grand chamboulement est devant nous.
Il est impératif de se poser les bonnes questions et d’agir en conséquence.
Et vous ?
Si vous êtes artiste, concept artist, illustrateur… Comment vivez-vous cette transition ? Avez-vous trouvé votre réponse ?
Dites-moi en commentaire :
- Votre métier créatif
- Comment l’IA impacte votre travail
- Quelle piste vous explorez (hybridation, traditionnel, reconversion…)
On est nombreux à se poser les mêmes questions. Partageons nos expériences.
PS : Cet article sera mis à jour au fil de mes réflexions et décisions. L’avenir de mon métier est incertain, mais au moins, je documente le processus.




