Comment un wiki d’histoires d’horreur a créé une mythologie moderne à partir de frigos hantés et de bureaucratie paranormale.


Comme pour toute civilisation, sur le web, il existe des mythes. Des légendes urbaines numériques qui se propagent de forum en forum, de Reddit à 4chan, jusqu’à devenir des phénomènes culturels à part entière.

La Fondation SCP est l’un d’eux. Et sans doute le plus fascinant.

Entre littérature et technologie, ce truc parti de nulle part a fini par traverser les frontières. On retrouve son influence dans le jeu vidéo (Control en est l’exemple le plus évident), et depuis peu au cinéma, avec une vague de films d’horreur « internet native » qui doit beaucoup à cette culture-là. J’y reviens plus loin.

Le mythe de la fondation SCP
Fondation SCP

Comment je suis tombé dedans

J’ai découvert ce genre littéraire assez tard, en 2017, un peu par hasard, en me promenant sur internet et dans ses trésors qui peuvent vous faire tomber dans des blackholes infinis. Un post ici, une référence cryptique là, et me voilà en train de lire des dizaines de rapports d’affilée sans trop comprendre pourquoi je ne pouvais pas m’arrêter.

SCP réunit tout ce que j’aime : de la science-fiction, du fantastique, de l’horreur, saupoudrés d’un bon complotisme façon X-Files.
Je me rends compte que je parle de SCP depuis le début sans vraiment expliquer ce que c’est. Réparons ça.

Un post cryptique sur un forum, en 2007

Tout commence sur 4chan, sur le board /x/, dédié au paranormal. Le 22 juin 2007, un utilisateur anonyme poste un texte pour le moins glaçant, titré « SCP-173 ». Le message est accompagné d’une photo, celle d’une sculpture de l’artiste japonais Izumi Kato, intitulée sobrement « Untitled 2004 ».

L’auteur, qu’on identifiera bien plus tard sous le pseudonyme Moto42 (alias « Wesley Williams »), écrit son texte dans un style hyper procédurier, administratif, froid. Un vrai rapport militaire. Et ça marche : le post devient culte sur le forum, repris, copié, imité. En janvier 2008, une première version wiki du projet voit le jour, avant de migrer sur Wikidot quelques mois plus tard, la plateforme où vit toujours la Fondation aujourd’hui.

Depuis, des milliers de personnes ont enrichi cette œuvre collective, qui compte aujourd’hui des milliers d’articles rien que sur la branche francophone, et bien davantage si on compte toutes les langues. Le format wiki se prête à merveille à ce genre de projet, au point d’en faire probablement l’œuvre collaborative la plus large de l’histoire humaine.

Un délire de nerds sur un board obscur, à la base. Mais avec internet, l’impact a fini par être décuplé bien au-delà de ce que son auteur original imaginait, lui qui pensait surement que son post serait oublié en une semaine.

Pour creuser la genèse du projet mieux que je ne pourrais le faire, je vous recommande la vidéo d’Alt236 sur le sujet, une des meilleures que j’ai vues sur SCP.

SCP 173

Assez terrifiante cette sculpture

Kafka avant SCP ?

J’ai lu récemment Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, un roman que je vous recommande sans hésiter. Écrit en 2003, donc quatre ans avant le premier post SCP, il contient un personnage confronté à un phénomène très particulier, raconté par l’auteur sous forme de rapport quasi militaire, avec une mise en page bureaucratique et froide.

Est-ce que l’auteur de SCP-173 connaissait ce roman ? Je ne peux pas le prouver, et c’est sans doute une coïncidence plus qu’autre chose. Mais j’aime bien cette théorie, alors je la garde. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que Kafka lui-même, avec Le Procès, a posé bien avant tout le monde les bases de cette angoisse-là : un individu écrasé par une machine administrative qui ne s’explique jamais.

Ce que j’adore : l’absurdité bureaucratique

Ce qui me plaît dans cet univers, c’est qu’il joue sur l’étrangeté et l’absurdité de notre monde réel. Un frigo capable de vous transporter dans un univers alternatif. Un Ikea infini où des employés difformes vous traquent la nuit sans jamais pouvoir en sortir. Le point de départ est toujours quelque chose de banal, un objet ou un lieu du quotidien, détourné vers quelque chose d’incompréhensible et administré comme n’importe quel autre dossier.

C’est là toute la force du truc. Ce n’est pas l’horreur d’un monstre dans un château gothique. C’est l’horreur d’un monstre qui doit remplir un formulaire.

Pourquoi ça marche, à mon avis

On peut philosopher un peu sur le succès de ce phénomène. On vit dans un monde de plus en plus banal, où les progrès scientifiques repoussent sans cesse les frontières de la compréhension, où la spiritualité recule, du moins en Occident, et où des sociétés qui se veulent rationnelles nous paraissent de plus en plus absurdes au quotidien. La Fondation SCP nous offre une fenêtre vers un monde alternatif plus attrayant, où l’étrange a au moins le mérite d’exister sous forme organisée.

C’est la partie agréable de ma théorie. L’autre l’est un peu moins.

Je pense qu’on est aussi attirés par cet univers assumément complotiste parce que de plus en plus de monde, et particulièrement la génération Z, est séduit par ce genre de contre-vérité fictionnelle. On est tellement habitués aux fake news qu’une partie de nous préfère presque croire que des sociétés secrètes gouvernent le monde plutôt que d’accepter le chaos ordinaire.

Backrooms, pas « Backdoors »

Je voulais aussi parler d’un film récent qui doit beaucoup à cette culture-là : Backrooms, sorti en salles en 2026 chez A24, réalisé par Kane Parsons à partir de sa propre série YouTube. Le film reprend un style d’écriture très proche de SCP, celui du found footage et du « rapport retrouvé », et il faut dire que les deux univers partagent la même origine : les forums 4chan et la culture des creepypasta d’horreur liminale.

Backrooms n’est pas à proprement parler une histoire SCP. C’est une créature à part, apparue en 2019 sur les mêmes eaux troubles d’internet, cousine plutôt que fille de SCP. Les deux mythologies se citent d’ailleurs mutuellement : la Fondation a sa propre entrée consacrée à un espace liminal du même genre. Et pour la petite anecdote, un vrai film SCP est lui aussi en préparation, porté par l’équipe derrière la franchise V/H/S.

Conclusion

Voilà pourquoi, presque dix ans après avoir découvert SCP par hasard, je continue d’y retourner de temps en temps. Ce n’est pas vraiment une histoire d’monstres qu’on lit là-dedans.
C’est quelque chose de plus humain, une peur irrationnelle presque archaïque, animales et qui dit beaucoup sur les tourments actuelles.


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