Aujourd’hui, je vous présente un photographe de renom, mais pas seulement. Pour moi, c’est un mentor.
Je me suis mis à la photographie en 2018 et j’ai tout de suite commencé par la photo de rue. Pourquoi ? Parce que c’est assez facile d’accès : suffit d’un appareil et de se balader, de se perdre dans la ville.
Mais ce n’est pas l’amour de la photo qui m’a amené à cette discipline. C’était l’envie de soigner mon agoraphobie, la peur de sortir dehors. Je raconterai peut-être cette histoire un jour, mais pas maintenant.
Au début, j’allais à l’instinct. Je prenais ce que je voyais, sans réfléchir. Aucun travail de composition, ce que j’appelle de la photo de « touriste ».
Puis j’ai pris goût pour la photographie et je me suis mis à « étudier » ce medium. J’ai parcouru énormément d’articles et de vidéos YouTube pour apprendre à shooter en manuel ou semi-automatique. De fil en aiguille, j’ai commencé à connaître des noms : Robert Doisneau, Cartier-Bresson…
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Et un jour, je tombe sur une vidéo d’interview d’un certain Saul Leiter.
Je suis immédiatement tombé amoureux du personnage. Son humilité, sa façon de parler de la photo sans se prendre au sérieux. Ça m’a intrigué. J’ai voulu voir son travail. En googlant son nom, je suis tombé sur ses photos et pour moi, c’était la révélation.
Voilà ce que je tentais de faire depuis le début. Il l’avait fait 60 ans avant moi.
J’avais envie de partager avec vous son histoire, son œuvre, sa vie.
Mais avant de vous parler de ce que je vois dans ses photos, il faut comprendre d’où il vient. Parce que son parcours explique beaucoup de choses : sa solitude, son rejet du monde commercial, sa persévérance malgré l’indifférence.
Voici son histoire.
Qui est Saul Leiter ? Le photographe qui a fui sa destinée
Fils et petit-fils de rabbin, Saul Leiter grandit dans un environnement religieux strict à Pittsburgh. En 1946, à 23 ans, il quitta Pittsburgh pour New York afin d’échapper au « destin » que sa famille avait tracé pour lui.
Son père le renia pour ce choix, sans doute difficile qu’il dut faire.
Il déclara un jour : « Je ne voulais pas devenir un juif professionnel ». Moi-même juif, je trouve cette formule très belle, pour une raison que je ne saurais expliquer.
De SDF à photographe : les débuts difficiles à New York (1946-1957)
Arrivé à New York avec très peu d’argent, il dormait au début sur un banc à Central Park. Sa mère, inquiète pour son avenir, l’aida en lui envoyant de l’argent. C’était sa « bouée de sauvetage », comme il le disait souvent.
Il trouva un petit appartement sur Perry Street, dans Greenwich Village. Il rencontra ensuite Richard Pousette-Dart, peintre expressionniste abstrait, et W. Eugene Smith, qui l’encouragèrent à poursuivre sa voie dans l’art et l’initièrent à la photographie.

La carrière cachée : Saul Leiter photographe de mode (1957-1970)
C’est en 1957 que commença sa carrière de photographe de mode. Henry Wolf, alors directeur artistique d’Esquire à cette période, lui proposa de travailler avec lui.
Wolf quitta Esquire pour Harper’s Bazaar en 1958 et amena Saul avec lui.
C’est donc tout naturellement qu’en 1959, Leiter publia ses premières photos couleur dans ce magazine, une révolution à l’époque où le noir et blanc dominait. Il commença à voyager un peu partout dans le monde : Irlande, France, Espagne, Italie, Mexique. Il ouvrit un studio à New York, sur la célèbre Cinquième Avenue.
Il travailla parallèlement avec les magazines Elle, British Vogue et Nova. Il côtoya notamment Richard Avedon et Hiro.
Le projet avorté des nus
En parallèle, dans les années 70, Henry Wolf et lui pensèrent à faire un livre avec ses photos de nus en noir et blanc. Il passa des années à développer des milliers d’épreuves, mais malheureusement ce projet ne vit jamais le jour de son vivant (il sera finalement publié en 2018 sous le titre In My Room).
Pourquoi Saul Leiter a quitté le monde de la mode
Il n’aima jamais réellement son métier de photographe de mode. Il dira plus tard qu’il ne pouvait plus supporter les directeurs artistiques… et leurs assistants… et les assistants de leurs assistants qui s’immisçaient trop dans son travail et lui disaient comment prendre une photo. « Fais-le comme ci, fais-le comme ça. »
Dans les années 70, il « rangea ses appareils photos » et quitta le monde professionnel. En 1981, la ville de New York ferma même son studio pour loyers impayés.

Soames Bantry : l’amour de sa vie
Il eut toujours un attrait pour la peinture, c’était d’ailleurs son premier véritable amour. Il peignit toujours, même durant ses années de photographe.
Après avoir quitté le monde de la mode, il continua à vivre dans son appartement sur East 10th Street aux côtés de Soames Bantry, elle-même peintre et modèle. Chacun habitait dans un appartement du même immeuble, avec leurs studios respectifs. Tous les deux fauchés, mais le plus important pour eux était d’être ensemble.
« Nous avons trébuché dans la vie ensemble et le spectacle de ce couple plutôt étrange amusait parfois nos amis et même des inconnus. » — Saul Leiter
Elle fut pour lui sa « muse ». Il la photographia et la peignit très souvent, lui faisant incarner différentes personnalités.
Elle s’éteignit en 2002 et il continua à vivre entouré de ses tableaux, qui pour lui étaient une source d’inspiration constante.
« Elles sont une source de plaisir pour moi. Je ne m’en suis jamais lassé. » — Saul Leiter

Le retour inattendu : comment Saul Leiter est devenu une légende à 70 ans
Tout commença au début des années 90. Richard Avedon suggéra à Jane Livingston, qui travaillait sur son livre The New York School, de jeter un œil au travail de Leiter.
Grâce à ça, il put rencontrer Howard Greenberg, un galeriste new-yorkais.
En 1993, il exposa à la Howard Greenberg Gallery. Puis en 1996, Margit Erb prit en charge sa carrière. Ils devinrent de véritables amis.
Early Color (2006) : le livre qui a tout changé
Mais le vrai tournant fut 2006, avec la sortie de son premier livre, Early Color.
Le succès fut immédiat. Il put vendre de nombreuses photos, ce qui le sauva financièrement. Il passa de 2-3 ventes par an à 2-3 ventes par semaine.
Il chamboulait le monde de la photographie artistique, alors encore dominé par le noir et blanc. Les collectionneurs qui n’avaient jamais envisagé d’acquérir de la photographie couleur se mirent à appeler.

De l’ombre à la lumière : reconnaissance internationale
En 2006, il eut sa première exposition muséale solo aux États-Unis, au Milwaukee Art Museum. Puis en 2008, sa première en Europe, à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris.
En 2009, première exposition de peintures en plus de trente ans à la Knoedler Gallery à New York.
En 2012, grande rétrospective au Deichtorhallen à Hamburg, qui voyagea ensuite à Vienne, Francfort, Munich, Londres, Anvers…
Le documentaire qui capture l’essence de Saul Leiter
Un jeune réalisateur, Tomas Leach, voulut faire un documentaire sur lui. Sa seule condition : qu’il travaille seul, sans équipe ni assistant. Le film sortit en 2013 : In No Great Hurry: 13 Lessons in Life with Saul Leiter.
Saul Leiter s’éteignit le 26 novembre 2013, à 89 ans, quelques jours avant son 90e anniversaire.
Il put, vers la fin de sa vie, voir la reconnaissance que des inconnus portaient à ses œuvres, une reconnaissance qui lui avait échappé pendant plus de quarante ans.
Ce que je vois dans les photos de Saul Leiter : mélancolie et solitude urbaine
Il y a dans ses photographies une certaine poésie. Il travaillait un peu comme un peintre abstrait avec ses flous, les reflets sur les fenêtres mouillées, les silhouettes… Il capturait des moments de vie ordinaire avec un œil extraordinaire.
Mais ce qui me frappe vraiment, c’est la mélancolie qui se dégage de ses photos de rue. Beaucoup de solitude aussi. Des silhouettes, des taches de couleur qui errent dans une ville surpeuplée. Quand on pense à New York, on imagine la frénésie permanente, le bruit incessant, la masse humaine qui se bouscule. Mais quand je regarde les photos de Saul Leiter, c’est comme si le temps s’était arrêté brusquement pour nous laisser entrevoir la vie, la vraie.
Un homme qui lit un journal derrière une vitre embuée. Un autre au téléphone, à moitié caché par un reflet. Une femme accoudée à une voiture – on imagine qu’elle attend quelqu’un, mais qui ? Et depuis combien de temps ? Ces moments suspendus, ces instants volés où personne ne pose, où personne ne sait qu’il est photographié. C’est ça la magie de Leiter : il transforme l’anonymat d’une mégalopole en une collection de solitudes intimes.
Ses couleurs – ces rouges profonds, ces jaunes taxis, ces bleus de crépuscule – n’ont rien de joyeux. Elles sont chaudes mais mélancoliques, comme des souvenirs qui s’estompent. Il ne cherchait pas à documenter New York dans son agitation, mais à capturer ces micro-moments où même dans la foule, on est seul avec ses pensées.
L’art de l’anonymat : pourquoi Saul Leiter cachait les visages
Je remarque aussi que ses meilleures photos sont souvent celles où les sujets sont coupés, où les visages sont cachés, obstrués. Il y a chez lui une volonté délibérée d’anonymiser ses personnages. Pas par souci de protection de la vie privée ou de droit à l’image – ça, c’est un problème de notre époque – mais pour que le spectateur puisse se projeter dans l’image, devenir en quelque sorte le personnage principal.
Dès que j’ai commencé la photo de rue, c’est ce parti pris que j’ai choisi. J’essaie de retransmettre ma propre solitude, ma tristesse dans mes clichés. Et quand je suis tombé sur les œuvres de Leiter, j’ai tout de suite compris comment je pourrais y arriver. Comme un disciple, j’ai cherché à décortiquer chacun de ses clichés.

Shooter au feeling : la leçon que Saul Leiter m’a apprise
Et j’ai vite pris conscience qu’il prenait ses photos au « feeling ». Penser le moins possible à la photo parfaite, mais à l’instant. Voilà la leçon que Saul Leiter m’a transmise et que j’essaie d’appliquer : arrêter de courir après la netteté, la composition académique, le moment décisif à la Cartier-Bresson. Juste regarder, ressentir, déclencher. Laisser le flou raconter l’émotion que la netteté ne saura jamais capturer.
Il a lui-même affirmé que ses inspirations venaient principalement de peintres impressionnistes et post-impressionnistes comme Bonnard, Vuillard et Degas (qui faisait aussi de la photographie). On peut entendre leurs murmures dans ses images, bien plus que l’influence d’autres photographes.
Pourquoi Saul Leiter a révolutionné la photographie couleur
La révolution de son œuvre n’était pas dans le travail de la couleur en soi. En effet, bien des photographes de son époque l’utilisaient, mais uniquement à des fins commerciales, pour de la photo publicitaire ou de mode. Là où Saul Leiter se distinguait, c’était dans l’utilisation de la couleur pour ses travaux purement artistiques, dès 1948. Voilà la vraie « révolution » et son héritage.
Quand les autres photographes américains comme Joel Meyerowitz ont commencé à travailler la couleur artistique dans les années 70, Leiter le faisait déjà depuis trente ans, dans l’ombre et l’indifférence générale.
Leçon de vie : l’art de persévérer malgré l’échec
Une des leçons que je retiens, c’est la persévérance du gars. Saul Leiter a galéré toute sa vie. On romantise beaucoup trop la vie d’artiste, les problèmes personnels qui poussent à la création, la misère… mais il n’y a rien de plus triste au monde que de se voir échouer. De voir son travail, les efforts invisibles, tomber dans l’oubli.
J’ai plusieurs fois baissé les bras, abandonné face à « l’évidence ».
Saul, lui, a continué à créer, à prendre des photos, à peindre. Il ne s’est jamais arrêté. Il créait avant tout pour lui, et ça change tout. Il ne cherchait pas la reconnaissance – il savait que son travail était de qualité. Il a raté beaucoup d’occasions par « sa faute », mais il a persévéré.
C’est ce que j’essaie de faire, mais je vous avoue que c’est énormément compliqué.
Comme Leiter le disait avec philosophie : « La photographie m’a permis de prendre plaisir à regarder. » Et c’est peut-être ça, le plus important. Après l’argent, bien évidemment 🙂
Aujourd’hui, quand je sors avec mon appareil, je ne cherche plus la photo parfaite. Je cherche juste à capturer un peu de cette mélancolie qui m’a fait tomber amoureux de son travail. Saul Leiter m’a appris qu’on peut être seul au milieu de la foule, que le flou peut être plus honnête que la netteté, et que parfois, ne pas montrer un visage en dit plus long que n’importe quel portrait.
Il est mort en 2013, quelques jours avant ses 90 ans. Moi, j’ai encore du temps pour apprendre à voir comme lui. Ou plutôt, pour apprendre à voir comme moi, en gardant ses murmures en tête.
Pour aller plus loin
Si vous voulez découvrir l’œuvre de Saul Leiter plus en profondeur, voici quelques ressources :
Livres essentiels
- The unseen Saul Leiter (2022) – Ses photos couleurs qui ont fait sa renommé.
- SAUL LEITER EAST 10TH STREET (2019) – Ses photos de nu en noir et blanc, publié posthume
- All About Saul Leiter (2017) – Rétrospective complète de son travail
- Saul Leiter, rétrospective 1923-2013 (2023) une Rétrospective plus récente avec des inédits
Le documentaire
In No Great Hurry: 13 Lessons in Life with Saul Leiter (2013) – Disponible en streaming sur certaines plateformes. Un portrait intime de ses dernières années.
La Fondation Saul Leiter
saulleiterfoundation.org – Le site officiel qui préserve et promeut son héritage. Vous y trouverez :
- Archives de ses œuvres
- Informations sur les expositions en cours
- Ventes de tirages originaux et reproductions
Expositions
La Saul Leiter Foundation organise régulièrement des expositions à travers le monde. En 2024, une grande rétrospective « An Unfinished World » a notamment eu lieu à la MK Gallery de Milton Keynes (lire la critique du Guardian).
Sources et ressources
Cet article a été écrit en me basant sur plusieurs sources fiables :
Documentation officielle :
Analyses et critiques :
- The Guardian – « An Unfinished World » review (2024)
- 1854 Photography – Saul Leiter at MK Gallery
- Uniqlo Magazine – Portrait de Saul Leiter
Vidéos et documentaires :
Référence générale :
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